Notes de petit voyage

Mardi 30 Octobre

Quatre jours en Andalousie. C'est le fruit de tergiversations vespérales échangées au coin d'une table de l'Aponguao, avec, en arrière-plan, un vieux désir de traîner mes basques dans les traces de l'âne de Pança. J'avais découvert le coin en 72, autant dire que je n'avais que peu d'avis d'apéro sur l'après-franquisme. Juste quelques souvenirs diffus, un camion plein de bidons d'huile d'olive renversé. Flashes mal datés. Un petit débat rapide de mise au point avec Dom's, histoire de bouter l'Alsace hors de nos projets farfelus, et hop, en voiture. Mon garage, le 8 rue Dufour, Saint-Lary, gas-oil, Bielsa, Huesca et puis…

Le désert ! La pampa, sèche, remplie de fiers monastères-forts, de la terre ondulée, de l'asphalte claire. Madrid est tout droit. Il faut passer cette ville de fous, prendre plein Sud, et on y arrivera. Dom's se tape Zaragoza-Madrid, incrédule devant les incompréhensibles détours de l'autovía; l'art de la ligne droite n'est pas admis ici. Il conclut en s'imposant dans les turbulences de la rocade est.

Gas-oil. Je reprends le volant. Aranjuez. Ca sonne, ça, Aranjuez. Concerto. La nuit tombe et on allume la lune, juste à gauche. On s'arrêtera à Córdoba. Je serai crevé. Córdoba, enfin. Logistique idéale et tapas rendues à la ville qui se mérite. Dormir maintenant.

Mercredi 31 Octobre

Le petit matin me confirme que je ne suis pas chez moi, si tant est que quelques doutes peu enclins au départ soient encore prisonniers de mes synapses encore endormies. Nous voici au pays des trafiqueurs de mosquées. Les catholiques ibères d'antan ont porté le flambeau de leurs croyances jusqu'à inséminer une cathédrale en plein coeur d'un champ de colonnes marbrées impeccablement alignées. Edifiant. Le Saint des Saints, nu, su madre et les autres sont tous là, assis au milieu. Allah a dû les inviter à la plus grande fête du monde. De ce point de vue - c'est le mien, je ne le vends pas- c'est beau. Une sorte de massacre architectural dédié à la bonne cause, mais je ne suis pas sûr. Il y a du sang dans les pierres ici. L'avant-goût du patchwork. C'est beau de toute façon. Cassos à Sevilla.

Deux heures d'Andalousie plus tard, Séville la Grande est là. Vite, à l'auberge. On avait prévu l'hébergement ; nous ne sommes pas des aventuriers. On croise un ricain sexagénaire en slip, un ancien intuiteur de trajectoire pour missile sol-sol, un vacancier quoi. Il avait envie de causer, l'Indiana Jones des autobus. Il continuerait son tour vers le Maroc, convaincu d'avoir les meilleures chaussures françaises du monde. Hasta luego, or ever or never.

Traversons le parc. La ville est grande et fière. Nous allons la prendre à revers pour mieux s'introduire. La tactique est hardie mais engageante. Et puis estamos perdidos. Il ne fallait pas provoquer l'ibère. Dom's se masse la tempe en consultant le plan. Signe de désarroi ? Non. Les angoisses à deux francs ne sont pas au programme. "Je ne demanderai mon chemin qu'au premier 95C qui traîne", tonna t-il, et c'est un minimum. Le regard lointain, dépourvu d'inquiétude, il est sûr de son oral, voire de son aura. Mais il n'est l'heure que de la sangria. Allons donc à Santa Cruz, par la petite porte entrouverte, celle qui offre le rai de lumière fléché. La soif de la semaine va s'épuiser dans un nectar glacé et rosé à faire pâlir le taulier de la Tantina. Que les guitares se rhabillent, je veux déguster mes tapas en paix.

Salut. Salut. Blabla… Je suis en congés sabbatiques, je suis à Séville pour apprendre le flamenco. On va s'en jeter une ? Allez. Un mec sympa, Stéphane. La Plaza Salvador grouille de jeunes andalous à qui on a vendu Halloween pour s'éclater la tête au Tinto de Verano. Les filles sont fières ; les têtes sont hautes. Les fins de soirées économiques se soldent dans des fonds de Gin à deux balles. Les fourrés tressaillent, les scooters vrombissent. ça fouette. Les feux rouges, c'est pour les tarlouzes et les non-voyants. Nuit chaude. Dormir un peu.

Jeudi 1er Novembre

A nous deux, Séville. On va se la jouer culturel ce matin. Cartes postales. Sevilla, tu ricanes, mais après on te visite. Cafe solo, por favor. Otro por favor. Crampe au poignet, putain de bic. Toi, là, oui, j'te cause la cathédrale carrée, t'as quoi en dedans ? On t'a fait le tour hier soir, tu planques une mosquée ou quoi ? Euh, c'est un peu plus compliqué là. On m'a refait le flanc mauresque droit, on m'a rehaussée et on a invité l'homme à la croix qui souffre pour le gazpacho de la paix occidentale. Les potes se sont barrés à Poitiers, ils trouvaient ça de mauvais goût. Je leur avait dit que c'était un plan foireux.

Aujourd'hui, c'est la Toussaint. Messes en série. Si tu n'y vas pas, merci de ne pas piétiner le choeur de tes pieds de touriste impie. Respect. Seule une contorsion me permet de deviner la beauté des boiseries.

On sort. Direction l'Alcázar. Le demeure des Seigneurs n'a pas besoin de meubles pour se remplir. Bienvenue dans la maison des couleurs. Entrez, suivez-moi. Vous serez bien ici, et puis admirez la vue sur les jardins. Installez-vous, je vous préviendrai pour le déjeuner. Les bains sont au fond du couloir, juste après la petite cour aux fleurs. Je m'assois pour faire quelques clichés qui manqueront certainement de grandeur. J'ai imaginé le chantier… Soixante-quatorze apprentis maçons à qui on a donné un carré de chape. Le rêve, quoi. Une sorte de master TP, l'épreuve du siècle. Coeff. 10. ça rattrapera l'oral de castillan. Ils ont tous été reçus, ceux de la promo 892. Une pièce pour chaque geste élémentaire de la vie. On marchait beaucoup à l'époque…

On va quand même faire un tour chez les gitans de Triana, hein ? Ils ne sont plus là, mais bon. Ca fait du bien, des maisons de couleur qui sont pas plus hautes que par chez nous. Tinto de Verano, juste pour vérifier que c'est bon. Il y a ici un petit air de Colombie. On se cause depuis les balcons. Déambulons, puis retournons vers Santa Cruz. Allons se faire arnaquer dans un resto en terrasse, parce que nous ne sommes que des touristes, je nous le rappelle. Voilà qui est fait, allons pioncer. Puis demain, on n'ira pas voir l'Alhambra parce que il y a des millions de gens qui veulent voir l'Alhambra, et que l'Alhambra n'est accordée qu'à ceux qui se lèvent tôt en week-end prolongé. La notion de pont de la Toussaint nous avait échappé. Quel aqueduc débile…

Vendredi 2 Novembre

Et maintenant ? On fait quoi là, Andalucia? Granada ne nous pas tenté et les nuages vont certainement rester accrochés sur le Pico Veleta. On va se geler, et même pas voir la mer. On va où tu veux. Roule, ne discute pas. Roule et vois. Roule et admire. C'est là que j'habite, là, juste au coin de l'infini. J'aime le ciel d'Andalousie. Tu le crois bleu et il est irisé de gris de mer. Sierra de Baza à droite, sierra de Guadix à gauche. Soleil et nuages aux mille teintes. Roule. Impératif de circonstance, juste bercé du diesel ronflant. Dom's, on va s'échapper de l'autopista sur quinze bornes. Ah ? Oui. Nous allons à Gor. Si nous ne devions visiter qu'un seul bled, ce serait Gor. Ça doit être la capitale muette de l'Andalousie. Prometteur. Je veux revenir ici avec mon amour. Sous la tente, une semaine au moins, sans compter les heures de route. C'est le minimum pour compter les oliviers. Et puis Séville n'est pas si loin… Roule. Je reviendrai.

Gas-oil. Les saucisses fleurissent dans le truck stop. Je me rappelle l'Arizona. Deux mille kilomètres pour vivre la scène, ça colle. Pas de camions, mais ça le fait. Il ne fait pas nuit, je ne vais pas négocier un poker-budweiser ce soir, mais je note bien que le coin aurait plu à Terence Cockshott. Je ne reverrai probablement jamais cet olibrius, le seul homme au monde qui m'ait plumé au poker, le seul homme au monde avec qui je n'ai osé parier que mon doggy-bag sur une double paire aux rois, juste parce qu'il avait faim. Avions-nous trop bu de Buds ? Aujourd'hui, je mettrais bien du jamón serrano dans mon doggy-bag. On repart.

L'autopista est alignée sur le front nuageux de la mer, toute proche, à l'Est. Murcia a des odeurs de fin de voyage. Home est à mille deux cents kilomètres mais Andalucía a disparu. Elle avait soudainement claqué les talons sur un final tragique de flamenco et s'en était allée, sans même un sourire. Nous ne l'avions pas vu disparaître.

Alicante, Benidorm, Valencia, Benicarlo, Tarragona… Quoi faire dans ce no man's land côtier ? Attention, les panneaux vont causer catalan et on va payer l'autoroute. Univers connu, occidental et rassurant. On ira bien se payer une bière ou deux du côté de la Plaza Catalunya, ce soir. Mais à deux heures du matin, il sera dit que je ne découvrirai pas Barcelone. Peut-être ne faut-il pas tout mélanger après tout ?

Il est tard, on rentre. Dom's, je te dépose chez toi et je vais me pieuter. De toute façon, je reviendrai en Andalousie. Et puis j'irai aussi à Barcelone. Bonne nuit. On se rappelle pour une bouffe à l'Aponguao ?

François - 10 Novembre 2001

Tous droits réservés François Robert