Touchant le carré au dessus de ma tête
P. introduisit la clef dans la serrure et ouvrit machinalement la porte, d'un geste mainte et mainte fois répété. Il retira la clef. La vue qui s'offrit alors à lui ne l'étonna guère : l'appartement était plongé dans le noir, seulement éclairé par une bande de lumière blanche provenant du couloir. Il referma la porte : la bande s'estompant alors jusqu'à disparaître. Sans allumer la lumière, sans poser la clef, sans se dévêtir, il se dirigea vers le canapé et s'assit. Là. Dans le noir et le silence. Immobile. Le regard fixe. A observer le jeu des lumières du dehors dans le salon. En dedans. Le blafard éclairage urbain, le cycle régulier vert, orange puis rouge des feux de signalisation, celui plus rapide de l'éclair vert de la croix de la pharmacie qui bondissait dans la pièce pour disparaître aussitôt et, de temps à autre, l'éclairage des voitures qui violait l'obscurité de la pièce.
La lumière du voyant de veille de la chaîne hi-fi s'imposa lentement à son regard, petit point fixe, rouge. Un mouvement seulement, un petit effort et il disparaîtrait au profit d'une multitude variée d'autres points, rouges, de chiffres et aussi de lettres, verts. Puis la musique envahirait le sombre silence. Doucement. A catimini. Mais cet effort, ce petit effort, cet infime effort, si insignifiant était-il en comparaison de ceux de la journée écoulée, P. ne pouvait le faire. Comme paralysé. Immobile.
Il était seul. Dans le noir. Absent. Ailleurs. Absorbé par le fil de ses pensées qui le conduisaient au dehors, par delà la fenêtre, dans la rue, dans la ville. Dans cette ville qui n'était à ces yeux qu'un immense dégradé de gris. Du gris clair du ciel pollué au gris plus foncé des immeubles de béton. Du gris crasseux des trottoirs sales au gris noir des gens sombres. Des gens noirs. Noirs dans leur tête. Noirs dans leur coeur. Noirs dans leur âme. C'est dans ces moments là qu'il pensait à ses copains, là-bas, dans le Sud. En dehors de la ville et de son triste dégradé. Et les couleurs jaillissaient alors dans son esprit. Le soleil éclatant, le ciel pur, le feuillage vert des arbres. La magnifique chevelure des femmes, leur jupe colorée, leurs longues et jolies jambes. Les discussions endiablées sur tout mais surtout sur n'importe quoi à la terrasse ombragée d'un café, le demi attendant paisiblement sur la petite table ronde au côté de son éternel compère le cendrier.
Il remarqua au bout d'un moment l'étrange figure de lumière inscrite sur le plafond de la pièce, au dessus de lui. Depuis combien de temps la regardait-il ? Il n'en savait rien. Il s'agissait d'un carré de lumière blanc. Un carré froidement parfait. Il se leva du canapé pour essayer de palper cet objet étrange, de découvrir par quelle habile succession d'obstacles l'éclairage extérieur était intercepté pour conduire finalement à cette forme géométriquement parfaite. Il se représenta alors la scène, vague ombre dans l'obscurité essayant d'atteindre un carré de lumière blanche.